Poiema : genèses et formes de la création poétique

Responsables : Béatrice Bonhomme, Sandrine Montin, Josiane Rieu

Argumentaire général

La poésie n’est « pas seule ». Au cœur de notre projet, il y a la primauté des liens, et de leur fécondité. Filiation, interaction, communauté. Il s’agit de relier, de réinventer des liens. Dès lors, prend sens le souci conjoint d’une dimension internationale, de l’interdisciplinarité et de l’intertextualité, qui caractérise notre projet de recherche.

 La poésie est mémoire textuelle, circulation de fragments de textes dans la mémoire discursive d’une collectivité et des individus qui la composent. On n’écrit jamais seul, mais niché dans une mémoire généralisée, mur de textes légendés où la création s’engendre d’une lecture et d’une réécriture de textes antérieurs. La poésie s’invente à partir d’une généalogie interne, elle est traversée de l’héritage du patrimoine universel des créations poétiques, riche des traditions, et puise à ce trésor pour des créations nouvelles, mémoire et circulation qui affluent vers l’avenir. Quels sont les secrets des gestes et des motions de la création poétique au cours de l’histoire ? Comment faire du neuf sans détruire les filiations, repenser (et relire) le passé autrement, avancer des propositions syntaxiques ou prosodiques originales, croiser modernité et tradition, admirer profondément les grandes œuvres du passé et tenir bon sur un caractère novateur, ouvrir des voies nouvelles tout en tenant compte d’un héritage retraversé, élagué, circulant dans le contemporain des auteurs ?

Réinjecter de la vie, faire que ce qui s’est figé redevienne instant de conviction, restaurer le souffle vital d’un mouvement dans la « mer gelée » des discours arrêtés, voilà pour nous le propre de la poésie, et ce qui justifie notre passion pour elle. La parole médusée, paralysante, cesse de l’être. Rouvrir le dossier de la poésie, c’est contribuer à rouvrir le dossier de la langue, langue inventée dans la langue. Le texte poétique est à l’image de toute littérature qui demande aux humains de l’éprouver, de la compléter dans l’expérience. La poésie attise le désir de partager à nouveau, dans une humanité neuve dont le langage est le dépositaire. Ainsi le centre de notre interrogation essentielle sur la poésie, à travers les différentes ramifications de notre projet, sera : Qu’est-ce qui continue de se transmettre depuis la poésie ? Fait-elle signe vers une éthique future ? La poésie comme texte fondateur demande-t-elle à être continuée ? L’obligation de recommencer la poésie crée-t-elle l’historicité de l’humain ?

On pourra pourtant objecter, et semble-t-il à juste raison, que ce concept d’irrigation du passé pour et vers l’avenir, ne caractérise pas seulement la poésie, mais toute écriture. Alors la question de notre Axe de recherche sera : Quel rapport privilégié la poésie entretient-elle avec les problèmes du passé et de l’avenir, avec la mémoire vive, la vie comme mouvement de l’échange vital ?

La multiplicité des voies de notre recherche n’est pas le signe d’un éparpillement, mais une série de points de vue sur un fait unique. La poésie est pour nous le mode d’expression qui coïncide le mieux avec l’idée d’un échange réciproque du passé et de l’avenir. Cet échange, prenant en charge la totalité du temps, peut être dit « communauté », non seulement comme formes communes déroulées par l’histoire du politique, mais une communauté de sens plus large, englobant tout rapport des humains entre eux et avec l’univers. La poésie renvoie à l’idée de peuple et de communauté. A ce titre peuvent se rassembler tous les aspects de notre travail et sa prospective.

Car la poésie est reliée profondément au plus ancien qu’il s’agisse des formes les plus reculées d’oralité, ou des communautés tribales régies par le mythe. Elle est reliée à la vérité, au sens de décision de « ne pas oublier ». Elle est reliée au non-conceptuel, le concept étant « volatilisé » par la force du souffle qu’expriment le mot et sa connotation prélogique. Elle est reliée enfin au cosmos, car elle amoindrit la place du sujet-roi, et fait « revenir le monde » dans un voyage « au dehors ». Si l’on peut ainsi le dire, la poésie est l’entre-langue des hommes les moins touchés par le concept, la science, la technique, et elle prête sa voix aux règnes non-humains, végétaux, animaux, êtres inorganiques. Elle est à la fois l’englobant et le socle à partir desquels peuvent s’échanger les cultures les plus différentes, les époques les plus éloignées, les conceptions les plus diverses du monde. On retrouve donc dans la poésie la politique au sens large (la question de la communauté), la vie dans son dialogue fort avec la mort, la tradition et la traduction, l’ekphrase, l’exigence d’internationalisme, d’universalité et, plus en détail, le rythme.

Plus précisément, l’aspect novateur de la poésie est ce mouvement d’échange et de retour du passé vers l’avenir, des cultures les plus anciennes aux plus récentes, des règnes les plus valorisés (l’homme) aux plus méprisés. La novation vient d’une résistance (qui l’apparente à tous les arts) aux tendances pseudo-progressistes qui veulent abandonner le « passé » et valoriser toujours plus la figure emblématique de l’homme et ses productions, ce qui revient à négliger ce sans quoi elles seraient impossibles, la terre-paysage qui les supporte, les êtres non-humains, la voix très ancienne qui remonte le cours de l’histoire, et cette lutte fragile entre vie et mort, qui nous donne énergie d’exister. C’est ce mouvement d’échange qui porte la poésie toujours plus loin dans l’entente du monde. C’est lui que nous voudrions, par nos pratiques variées, manifester et analyser, en tant qu’universitaires et créateurs qui réinventent les liens.

Nous allons ainsi décrire les grands gestes qui président à notre projet. Nous travaillons, en effet, sans relâche, à redonner sa place à la poésie en déclinant notre travail suivant 3 directions de recherche : Sources antiques et spirituelles, Conservatoire de poésie moderne et contemporaine, « La poésie n’est pas seule ».
 

Les Trois directions de Recherche

I Sources antiques et spirituelles

Tandis que, selon le philosophe Janicaud, la phénoménologie française a été saisie d’une dérive religieuse, « l’autoréférentialité » et « l’affleurement de présence » semblent caractériser et la poésie et la tradition biblique. L’étude des siècles anciens (Antiquité, XVIe, XVIIe siècle) ouvre sur les processus de création une perspective d’universalité, en mettant en lumière leurs dimensions philosophiques, métaphysiques, spirituelles, éthiques et anthropologiques. Le dialogue entre les cultures et entre les siècles se réorganise sans cesse dans un dynamisme conquérant, au service d’une vision de l’humanité, et en fonction de l’évolution des épistémés. La poésie à la Renaissance par exemple, devient une figure des capacités créatrices de l’homme et de leur valeur, dans l’art comme dans toute action posée dans le monde. Les significations symboliques du champ poétique s’enrichissent de résonances infinies. La culture prend une valeur spirituelle. Pendant des siècles le poète puise aux sources antiques, mais aussi bibliques et spirituelles pour construire son univers de representation et contribuer à l’immense dialogue de l’aventure humaine. Les textes sont parcourus de chemin de liaisons, de sens, qui devenaient chemins de vie, et rassemblaient les fils de la connaissance et de la meditation sur le visible et l’invisible :

- La fécondité et l’orchestration des sources

Comment les auteurs au cours des siècles utilisent-ils la généalogie des notions, des representations pour enrichir leur propre création?

- Les résonances spirituelles de la poésie

Si la critique en general a largement étudié les sources classiques des auteurs de la Renaissance, l’analyse des sources scripturaires et patristiques, tout aussi nombreuses, s’avère indispensable pour comprendre la réorientation des notions, et la hiérarchie interne des sources dans une même oeuvre. Selon les siècles, les sources spirituelles (au sens large) peuvent varier, se diversifier, mais leur présence continue dans l’histoire éclaire le mouvement même de la creation. Philippe Hadot a montré que les sagesses de l’Antiquité avaient aussi une dimension spirituelle, sinon mystique, que la critique aurait tort d’oublier. Il importe donc de pouvoir analyser ces résonances et comprendre quel est leur sens nouveau selon les contextes.
 

II Conservatoire de poésie moderne et contemporaine

- “Creuser les filiations, l’exemple privilégié de l’influence de Pierre Jean Jouve sur la poésie contemporaine”

- “Faire entendre la voix de la poésie vivante”
 

III La poésie n’est pas seule

- “Souligner l’intéraction entre la poésie et les autres arts”

- “Valoriser la dimension internationale”
 

Conclusion

 À travers ce projet, nous voulons montrer, par la mise en place d’actions précises et de publications personnelles comme collectives, que la poésie est vivante et qu’elle renvoie à l’idée de mémoire et de communauté, la langue étant d’abord élément de communauté. De la mémoire intertextuelle, de la traversée des autres arts, des autres disciplines et des autres siècles jusqu’au présent de notre poésie contemporaine, notre activité et notre projet de recherche se recentrent autour de cette décision de faire entendre et connaître, comme un art vivant, la voix de la poésie classique et contemporaine et de mettre en lumière sa dimension esthétique, philosophique et éthique. Nous voulons lier mémoire, passé et temps présent, interrogation sur les concepts mis en jeu par la poésie et circulation des textes les uns à travers les autres, bilinguisme, problématique de la traduction et communauté internationale. La poésie est pour nous un défi, un enjeu primordial. C’est un projet déjà engagé par les multiples collectifs que nous avons menés à bien et que nous poursuivons en intéraction permanente avec l’axe sur les arts vivants et les différents axes portant sur l’idée de comparatisme, de communauté et de traversée du genre poétique transéculaire.